Les adeptes du Yoga s’opposent inlassablement à la violence. Et parmi les différents principes éthiques qu’ils s’engagent à respecter, la non-violence constitue sans doute le plus sacré.
Cette aspiration à la paix n’est d’ailleurs pas l’exclusivité des pratiquants du Yoga. C’est un idéal universellement partagé, présent dans le cœur de chacun. Et les figures qui ont incarné au fil des siècles le combat pour la non-violence n’ont jamais cessé de nous inspirer : Socrate, Jésus, Gandhi, Martin Luther King, Mandela, pour ne citer qu’eux.
Malgré cela, la violence prolifère et ne cesse de se diffuser : guerres, mauvais traitements envers les femmes, les enfants, les minorités, discours de haine et de vengeance abreuvent les journaux télévisés. Sommes-nous donc condamnés à nous résigner ? N’y a-t-il rien à faire pour éradiquer la violence ?
Heureusement si ! Mais pour y parvenir, il faut commencer par regarder en soi, dans notre esprit. A côté de l’idéal pacifique que nous portons, il y a des tendances acquises beaucoup plus sombres. Et, dès lors que les conditions de leur apparition se trouvent réunies, aussitôt la colère et la violence se déploient dans notre esprit.
Un maitre, Sanjaya, échangeait un jour avec son disciple, Raju.
- - Raju, je vois à ton visage que tu es bien contrarié. Qu’est ce qui vient troubler la paix naturelle de ton esprit ?
- - Maitre, je me rendais ce matin à la ville quand un passant m’a interpellé : « Qu’il est laid celui-là ! Oui, toi, là, avec ton crâne rasé et tes vêtements de toile grossière ! ». Aussitôt la colère me monta au visage et je fus pris d’un désir intense d’insulter cet homme et même de le frapper.
- - Raju, dis-moi, qui s’est senti agressé par les paroles de cet homme ?
- - Eh bien, c’est moi !
- - Très bien, Raju. Maintenant, ce moi essayons de le trouver.
Alors s’engagea entre le maitre et le disciple un des échanges les plus profonds et libérateurs qu’il m’ait été donné d’entendre en cette vie. A la fin de ce dialogue, l’esprit du disciple n’était plus vraiment le même : les racines mêmes de la souffrance se trouvaient irrémédiablement attaquées dans son esprit.
- - Ce « moi », Raju, ce « je » qui s’est senti agressé par les paroles de cet homme, nous ne cessons de l’invoquer et nous lui attribuons toutes sortes de fonctions. Ne disons-nous pas quotidiennement : « je parle », « je mange », « je dors », « je me souviens de ce que j’ai mangé hier », « j’imagine ce que je ferai demain » … C’est donc un « moi », un « je » qui remplisse toutes ces fonctions que nous recherchons. Et, en plus, il nous semble toujours exister par lui-même.
- - C’est bien cela, maitre.
- - Maintenant, ce « moi », ce « je » que nous cherchons, où peut-il bien se trouver ? Par exemple, est-il tout notre corps ?
- - C’est ce que je suis spontanément tenté de croire, Maitre. D’ailleurs, quand l’homme a critiqué mon apparence physique, je me suis aussitôt senti attaqué !
- - Partons donc à la recherche de ce « je », veux-tu ? Puisque notre corps est un ensemble formé de nombreuses parties - des membres, un tronc, une tête - le « moi » se trouve-t-il dans l’une de ses parties ? Prenons, pour commencer, notre main droite. Si le « moi » se trouvait en elle, alors il suffirait que cette main soit amputée pour que le « moi » disparaisse avec elle. Je ne pourrais plus dire alors : « je dors », « je me souviens de ce que j’ai mangé », « je sens l’odeur du café », etc… Or, les gens à qui une main a été coupée ne disent pas cela.
- - C’est vrai, maitre. Le « moi », le « je » n’est donc pas dans la main droite.
- - Maintenant, Raju, est-il dans la main gauche ?
- - Je l’y cherche … mais ne l’y trouve pas non plus.
- - Très bien. Maintenant cherche le dans les bras, les pieds, les jambes …
Raju prit le temps suffisant pour bien chercher.
- - Maitre, je ne l’y trouve pas non plus !
- - Et maintenant passe au tronc. C’est un ensemble constitué de nombreuses parties : le cœur, l’estomac, les reins, les intestins…Le moi est-il ainsi dans le cœur ?
- - Je suis bien tenté de le croire car nous prêtons tous spontanément de grandes qualités à ce viscère : le courage, l’amour, nos sentiments les plus élevés. Pourtant, si je dépasse cette impression confuse, si je cherche véritablement, je me rends compte que des personnes subissent parfois des transplantations cardiaques. Et une fois la greffe effectuée, elles ne disent pas : « Maintenant je suis une autre personne ! » Elles disent simplement : « c’est toujours moi …avec un autre cœur. Et c’est toujours moi qui pense, qui rêve, qui marche et sent l’odeur du café ».
- - Et qu’est-ce que tu en conclus alors, Raju ?
- - Eh bien, qu’après réflexion, le moi n’est pas le cœur ! Mais, comme c’est fatiguant, Maitre, de réfléchir ainsi en profondeur et de poursuivre inlassablement ce même raisonnement !
- - C’est seulement, Raju, ton ignorance qui se fatigue ! La connaissance véritable est à ce prix ! Es-tu néanmoins prêt à un dernier effort ?
- - Oui, Maitre.
- - Dans notre quête, nous avons presque tout passé en revue. Il ne reste plus qu’une partie : la tête. Le moi est il dans notre tête, dans notre cerveau ?
- - Là encore, mon mouvement spontané c’est de répondre par l’affirmative. Mais je me méfie maintenant de cette tendance irréfléchie !
- - C’est pourtant bien simple, Raju. Tu es d’accord que le cerveau n’est qu’un ensemble de milliards de neurones reliés entre eux.
- - Oui, c’est ce que la science nous apprend.
- - Alors, Raju, dans quelle structure, dans quel ensemble de neurones, le « moi » se trouve-t-il, le « je » ?
Là encore, Raju s’absorba quelques instants dans sa réflexion.
- - Maitre, j’ai beau le chercher, je ne le trouve pas.
- - Personne ne l’a trouvé, Raju. Et cela fait pourtant longtemps qu’on le cherche ! On croit qu’il est là, mais on ne le trouve pas. Alors, on doit conclure que ce « je », ce « moi » n’a pas plus d’existence qu’un tour accompli par un magicien : on croit que le lapin est dans la boite, mais il n’y est pas ! Ce « je » est comme l’illusion d’un mirage : on croit voir une oasis dans le désert, mais il n’y en a finalement pas. Ce « moi » est comme un rêve où l’on se croit perché au sommet de la tour Eiffel, alors qu’on est simplement allongé dans son lit. Cette croyance en l’existence d’un « moi », d’un « je » autonome n’est finalement qu’une illusion, Raju !
Cette recherche avait ébranlé des certitudes que le disciple prenait depuis toujours pour acquises.
- - Alors, maintenant, Raju, reviens, s’il te plait, à ma question initiale : quand tu as ressenti la colère, que la violence est apparue dans ton esprit, qui s’est finalement senti blessé ?
- - Personne !
Raju, en disant cela, ressentit un grand frisson. Sanjaya poursuivit doucement :
- - Il y a simplement eu une parole, une vibration propagée dans l’espace, suivie d’une émotion. Ultimement, il n’y a ni agresseur, ni victime, ni insulte. Maintenant que tu vois cela, penses-tu que cela vaille la peine d’être contrarié ?
- - Ma colère est subitement tombée, Maitre, comme parfois le vent au milieu d’une tempête.
- - C’est qu’elle n’a plus de base pour se déployer, Raju.
- - Et je ressens soudain en mon cœur un espace immense, accompagné d’une joie intense.
- - Le remède souverain à la violence, Raju, comme à toute perturbation mentale, c’est cette quête exigeante que nous avons menée : chercher le moi inlassablement, et ne le jamais trouver !
Christian Ledain